SISM 2014

 

13 au 20 Mars à MARSEILLE

 

 

 

 

 

 

 

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M. DUGNAT
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Mme KNIBIEHLER / SISM / 18 mars 2014     

 

 

 

PARENTALITES

 

          L'histoire rend aux groupes sociaux un service comparable à celui que la psychanalyse rend aux individus : elle élucide la mémoire, qui est une pièce maîtresse de l'identité. Entre autre, elle révèle que ce que nous appelons parentalité a changé de contenu selon les époques, les lieux, les milieux.  Vous le saviez déjà. Mais peut-on saisir  pourquoi?? Quels sont les facteurs qui déterminent, et conditionnent, ces changements? Pour tenter de les dévoiler, observons trois grands paradigmes: le droit romain, la religion chrétienne, les droits de l'homme.

 

Le  droit romain.

 

          Chacun sait qu'à Rome, la paternité est l'origine et le symbole de toute espèce de pouvoir, y compris politique : les sénateurs sont "pères de la patrie". Le paterfamilias a droit de vie et de mort sur ses enfants; il peut refuser d'élever le nouveau-né que son épouse  vient de mettre au monde, et le faire exposer, c'est-à-dire l'abandonner à la protection des dieux. Il peut adopter le fils d'un autre citoyen. La materfamilias  enfante  pour assurer la prospérité de la lignée de son mari, mais elle n'a aucun droit en tant que mère; en cas de divorce (cas fréquent), ou en cas de décès du père (cas fréquent aussi car Rome est une nation guerrière), les enfants du couple restent dans la maison de leur père. Ces dispositions valent pour les citoyens. Mais la population  compte aussi de nombreux esclaves, qui  n'ont aucun droit sur leurs enfants éventuels.

 

          La rigueur du droit romain sert des objectifs implicites et peut-être inconscients, mais très puissants. Voici les trois principaux.   1. Le père a une fonction sacerdotale : il assure le culte des ancêtres, c'est-à-dire la perpétuation  de la gens, manière de dénier la mort; tout être humain trouve dans sa descendance une sorte d'immortalité.  2. Le père a une fonction politique : il élève de futurs citoyens de qualité  au service de Rome, et il transmet le titre de citoyen, manière de  réserver le pouvoir à un groupe privilégié.  3. La patria potestas  maintient fermement la domination masculine. Françoise Héritier a montré que dans toutes les cultures, les hommes s'inquiètent de voir les femmes mettre au monde les enfants des deux sexes ; pour se reproduire, ils sont humiliés d'avoir à  passer par elles. D'où leur souci de contrôler étroitement la procréation : c'est l'objectif essentiel de l'institution du mariage. Le citoyen romain s'efforce en outre de limiter l'emprise de la mère sur l'enfant, surtout sur le fils : il interdit à la mère d'allaiter, et fait  recruter  une nourrice, ou plusieurs, qui donnent aussi les premiers soins (souvent jusqu'à trois ans, ou  au-delà). Ensuite l'enfant est souvent confié à un pédagogue.

 

         Si je me réfère au trépied de Houzel, ce qui compte à Rome, c'est l'exercice   juridique de la parentalité, et il est réservé au père. L'expérience, le ressenti, les affects, existent, certes, mais restent au second plan, laissent peu de traces, et, pour cette raison, n'ont guère été étudiés par les historiens; ils peuvent prendre la forme d'une adoption de cœur. Quand à la pratique quotidienne, les soins, l'éducation, ils  étaient souvent délégués à des serviteurs.

 

La religion chrétienne.

 

          Le christianisme adopte le monothéisme des juifs. La croyance en un Dieu tout puissant, seul créateur, renforce l'image paternelle. En outre le Dieu des chrétiens s'est fait père, du Christ rédempteur. Chaque  père est donc image de Dieu. Mais en même temps, le père humain n'est plus qu'un instrument de la volonté divine.  Il doit respecter, dès la conception, la vie de l'enfant créé par Dieu, et lui donner la meilleure éducation possible.

 

           Trois autres éléments sont essentiels. 1.  Primo. Dieu, qui est un pur esprit, distingue les humains des animaux en leur accordant  la connaissance. Les humains doivent donc vivre selon l'Esprit, en maîtrisant ce que Paul appelle la chair, soit notamment les exigences du sexe; or l'abstinence remet en cause la procréation, donc la parentalité. Cet enseignement est profondément révolutionnaire dans l'antiquité. Ceux, celles qui restent vierges et chastes pour se vouer à la prière et au service de Dieu, "choisissent la meilleure part". Telle fut  la première forme d'émancipation proposée au sexe faible : les filles chrétiennes ont reçu le droit de refuser le joug du mariage et les charges de l'enfantement. Notons pourtant que ceux et celles qui entrent en religion ne renoncent pas vraiment à la parentalité: on dit "mon père" au curé qui baptise et au confesseur qui absout; on dit "ma mère" à l'abbesse d'un couvent. Car le christianisme invente une forme nouvelle de parentalité, la parentalité spirituelle. Celle-ci est  instituée par le sacrement du baptême : le rite met en valeur le rôle du parrain et de la marraine, qui accueillent l'enfant dans la communauté chrétienne, et s'engagent à veiller sur son éducation religieuse. En dédoublant ainsi la parentalité, le baptême apporte un soutien aux géniteurs, et un recours à l'enfant. Il propose aussi  au-delà des liens familiaux, une fraternité entre les humains,  première forme d'égalité.

 

          Le deuxième élément fondateur, c'est la valorisation de l'au-delà. La vraie vie vient après la mort. Ceux qui se seront bien conduit pourront contempler la face de Dieu et connaître les béatitudes éternelles. C'est une manière exaltante de défier la mort. Mais elle alourdit la responsabilité parentale : les parents doivent, conjointement, éduquer leurs enfants en vue du salut éternel.

 

          Le troisième élément fondateur, c'est la transfiguration de la maternité. Marie, mère du Sauveur, n'est pas une déesse comme Isis ou Déméter. C'est une  fille juive de milieu modeste. Et pourtant, elle est devenue l'être humain le plus proche de Dieu. Reine du ciel et de la terre, sa gloire resplendissante envoie quelques rayons sur les humbles mères d'ici-bas. 

 

         La nouvelle élaboration mentale que représente le christianisme ne transforme fondamentalement ni le socle juridique, ni les pratiques quotidiennes de la parentalité : l'Eglise n'a jamais demandé l'abolition de l'esclavage, ni  de la puissance  paternelle, ni  de l'adoption; simplement, elle les a moralement déconsidérés, disqualifiés, si bien que ces usages ont en partie dépéri, du fait de la conversion. D'un autre côté,  l'Eglise chrétienne confirme, renforce l'utilité du partage éducatif. Elle ne condamne pas la mise en nourrice, et elle conseille de confier l'éducation des jeunes à des professionnels de qualité. Les parents, dit-elle, ne sont pas les mieux désignés, parce qu'ils risquent de céder à leurs affects : on peut redouter la rudesse d'un père trop exigeant, la faiblesse d'une maman trop tendre.  Entre parents et enfants, le respect doit dominer la tendresse, ce qui suppose une distance.

 

Les droits de l'homme.

 

          Les droits de l'homme, qui ont mûri au cours du XVIIIe siècle, sont détachés de la création divine, ils sont sécularisés, et  rationalisés. Le bonheur ici-bas devient préférable au salut éternel, le sens du mot progrès se charge d'ambitions  terrestres.  L'individu a valeur en soi, dissocié de toute appartenance, comme si la parentalité était mise entre parenthèses. Alors que la religion chrétienne s'inscrivait dans une société rurale et artisane, les nouveaux principes accompagnent une "révolution industrielle", puis "post-industrielle", qui transforme en profondeur à la fois les modes de vie , les relations familiales et sociales, et le rôle de l'Etat.

 

          La parentalité est modifiée, implicitement, de deux manières. D'abord au sein de la famille. Le père qui part à l'usine ou au bureau, ne peut surveiller ses enfants que de loin; il délègue à la mère une part croissante de  son autorité. C'est  alors que l'on  distingue officiellement : la sphère publique réservée aux hommes, la sphère privée assignée aux femmes. La parentalité apparait désormais sous deux formes distinctes, prétendues équivalentes. En apparence le père reste immuable. Mais  la mère  voit son rôle parental mieux reconnu, et même exalté : l'amour maternel, déjà célébré par Rousseau, devient une valeur de civilisation, et, pour toute mère, un code de bonne conduite.

 

.           Seconde modification de la parentalité. Danton disait déjà (en 1793) : "Les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents".  Un siècle plus tard, à mesure que progresse  la solidarité républicaine, l'Etat se sent de plus en plus responsable de l'avenir des jeunes: son action se surimpose à celle des parents. Il rend d'abord l'instruction  obligatoire, sans tenir compte de la puissance paternelle, et il augmente peu à peu  la durée de cette obligation. Il impose aussi des mesures d'hygiène et de soins, comme les vaccinations, puis des examens pendant la grossesse et pendant la petite enfance. Un peu plus tard des hommes d'état, tous natalistes, à gauche comme à droite, instituent des allocations familiales substantielles, qui ressemblent un peu à un salaire maternel. L'Etat providence est, dès lors, le second père de tous les futurs citoyens.

 

          Manifestement, les piliers traditionnels s'écroulent. Pour vaincre la mort, plus besoin de croire en l'au-delà: les exploits de la biologie et de la médecine suffiront; la science supplante la religion.  Au plan social, la richesse et le pouvoir ne sont pas toujours reçus en héritage, ils se conquièrent au moyen d'une compétition sans merci. Enfin, la domination masculine ne s'exprime plus par le mariage ni dans le cadre familial, elle se réinvente sous  de nouvelles formes, notamment dans les hiérarchies professionnelles.  

 

          Et le trépied de Houzel change de tournure. 1. L'exercice juridique de la parentalité  est bouleversé,  au cours des années 1965-1975. L'abolition de la puissance paternelle au profit de l'autorité parentale  modifie les responsabilités respectives du père et de la mère : le père perd le pouvoir, mais la mère ne le prend pas: en cas de conflit entre les parents c'est le juge qui tranche, donc la puissance publique. 2. L'expérience, le ressenti, les affects sont mis à l'épreuve, à la fois par  l'essor de l'adoption et par les procréations assistées.  3. Quand à la pratique quotidienne des soins et de l'éducation, elle se renverse : le père s'empare des gestes de la  mère, pendant que celle-ci conquiert des compétences et des activités naguère réservées aux hommes.

 

Perspectives.

 

          Pour finir, je voudrais faire part de mes investigations personnelles, dans la mesure où elles se rapprochent des vôtres. En deux points.

 

          1.   Premier point. En ce moment, je travaille sur les modes de garde, c'est -à-dire sur la professionnalisation et la marchandisation des tâches dites maternelles et parentales. C'est un usage très ancien, on l'a vu. Mais entre autrefois et aujourd'hui, je vois deux différences. La première c'est qu'autrefois les parents gardaient le pouvoir : ils choisissaient, rétribuaient, et, en principe, contrôlaient les nourrices, les gouvernantes et les précepteurs. Les parents très pauvres, les filles-mères savaient que leurs enfants placés avaient peu de chances de survivre. Aujourd'hui, les parents n'ont plus le pouvoir: la loi prévoit des types de contrats, et les professionnel-le-s reçoivent une formation qualifiante, voire diplômante, qui leur permet parfois d'imposer silence à une maman inquiète.

 

          La deuxième différence, tient à la maîtrise de la fécondité, qui accroit la responsabilité parentale: naguère, la reproduction était tacitement imposée aux femmes qui se mariaient; elle l'est encore dans bien des communautés à présent. Alors que pour nous la maternité est un choix; c'est bien la femme, en dernier ressort qui impose la vie à un enfant. Elle lui doit donc le meilleur, non seulement au sein du foyer, mais aussi dans le vaste monde où il grandira. Or elle doit en même temps   gagner son pain pour rester une femme libre : les deux injonctions sont difficiles à concilier, oh combien! Il faut pourtant rajouter une troisième injonction. Les femmes sont désormais citoyennes à part entière: elles peuvent exercer les plus hautes responsabilités politiques. Elles devraient en profiter pour agir en tant que parents. Les hommes qui nous gouvernent sont pères pour la plupart, mais ils ont tendance à l'oublier, parce que, depuis les Lumières notre philosophie politique ne connait que des individus abstraits. Si les femmes au pouvoir écoutent leur conscience maternelle, elles réveilleront la conscience paternelle. Et notre démocratie poussive en sera peut-être réenchantée.

 

          Mon dernier point concerne les personnes en situation de handicap. J'ai travaillé avec une association de femmes, FDFA, fondée par la psychanalyste Maudy Piot. En écoutant ces femmes, j'ai compris qu'elles vivaient le désir d'enfant comme une sorte de revanche. Bien des gens leur déconseillent de donner la vie, surtout si leur handicap est transmissible. Elles répondent : "Mais je suis heureuse de vivre, mon enfant, même handicapé comme moi, le sera aussi ". Elles ont raison. Je le crois par élan du cœur, comme mère, bien sûr. Mais aussi, parce que, comme historienne, je sais que  l'eugénisme n'a jamais apporté aucun progrès. Alors que la présence parmi nous d'enfants différents  nous oblige à réfléchir sur l'humanité de notre condition, et à chercher de nouveaux moyens de l'améliorer. C'est ce qu'ont fait jadis l'abbé de l'Epée,  Valentin Haüy, de grands aliénistes comme Pinel, et bien d'autres. C'est ce que vous faites aujourd'hui, et je suis venue surtout pour vous en féliciter.

 

 

 

                                                                                                                  Yvonne Knibiehler.